Résumé du cours
L’essentiel
- L’IRA est définie par les critères KDIGO : augmentation de la créatininémie et/ou baisse du débit urinaire en moins de 7 jours.
- Trois grands mécanismes : IRA fonctionnelle (prérénale), IRA organique (rénale), IRA obstructive (postrénale).
- La première urgence est de reconnaître les situations menaçantes : notamment hyperkaliémie, surcharge hydrosodée, œdème pulmonaire, acidose sévère.
- La clé diagnostique repose sur l’interrogatoire, l’examen clinique, l’échographie rénale et vésicale, et quelques examens biologiques simples.
- Le traitement vise d’abord la cause (volémie, toxiques, obstruction), la prévention des complications et l’indication raisonnée d’une épuration extrarénale.
- Toute IRA doit être considérée comme potentiellement réversible si la prise en charge est précoce et adaptée.
Définition et critères KDIGO
- L’insuffisance rénale aiguë correspond à une diminution rapide (en heures à jours) de la fonction rénale, avec accumulation de déchets azotés et troubles de l’homéostasie hydro-électrolytique.
- Les critères KDIGO d’IRA (un seul suffit) :
- Augmentation de la créatininémie ≥ 26,5 µmol/L en moins de 48 heures, ou
- Augmentation de la créatininémie à ≥ 1,5 fois la valeur de base, survenue ou supposée survenue dans les 7 jours, ou
- Débit urinaire < 0,5 mL/kg/h pendant 6 heures ou plus.
- Ces critères permettent aussi de stager la sévérité (stades 1 à 3) selon le degré d’augmentation de la créatinine et la durée/intensité de l’oligurie.
- Le diagnostic d’IRA suppose que la situation est aiguë : distinguer l’IRA d’une insuffisance rénale chronique (IRC) ou d’une IRA sur IRC.
Les trois mécanismes d’IRA
1. IRA fonctionnelle (prérénale)
- Liée à une hypoperfusion rénale sans lésion structurelle initiale du parenchyme.
- Causes fréquentes :
- Hypovolémie vraie : hémorragie, pertes digestives, déshydratation, diurétiques.
- Hypovolémie efficace : insuffisance cardiaque, cirrhose, sepsis avec vasoplégie.
- Médicaments altérant l’hémodynamique rénale : anti-inflammatoires non stéroïdiens, inhibiteurs du SRAA, autres vasodilatateurs/vasoconstricteurs.
- Réversible si prise en charge rapide, mais peut évoluer vers une nécrose tubulaire aiguë (IRA organique) si l’ischémie persiste.
2. IRA organique (rénale)
- Atteinte structurelle du parenchyme rénal (tubules, glomérules, interstitium, vaisseaux).
- Principales formes :
- Nécrose tubulaire aiguë (NTA) : ischémique (choc, sepsis) ou toxique (médicaments, produits de contraste, toxiques).
- Glomérulonéphrites aiguës : souvent avec hématurie, protéinurie, HTA, syndrome néphritique.
- Néphrites interstitielles aiguës : surtout d’origine médicamenteuse ou infectieuse, parfois fébriles, avec éosinophilie, rash.
- Atteintes vasculaires : microangiopathies thrombotiques, nécrose corticale, thromboses.
- Le pronostic dépend de la cause, de la rapidité de prise en charge, et du terrain (âge, comorbidités, IR chronique préexistante).
3. IRA obstructive (postrénale)
- Due à une obstacle sur les voies urinaires : intra-vésical, sous-vésical ou sus-vésical.
- Causes fréquentes : hypertrophie bénigne de prostate, tumeur pelvienne, lithiases obstructives, rétention aiguë d’urines, tumeurs urologiques, fibroses rétropéritonéales.
- Souvent associée à des douleurs lombaires, des troubles mictionnels, une globe vésical.
- Typiquement : dilatation des cavités pyélocalicielles à l’échographie (hydronéphrose), mais une obstruction peut être présente sans dilatation (obstruction très récente, fibrose sévère).
- Le traitement est urologique (dérivation des urines), avec récupération fonctionnelle d’autant meilleure que la levée d’obstacle est précoce.
Démarche diagnostique devant une IRA
1. Interrogatoire
- Terrain : âge, antécédents rénaux ou urologiques, diabète, HTA, insuffisance cardiaque, cirrhose, cancers.
- Contexte aigu : chirurgies, traumatismes, infection, sepsis, choc, déshydratation, pertes digestives.
- Médicaments : AINS, IEC/ARA2, diurétiques, produits de contraste iodés, antibiotiques potentiellement néphrotoxiques, autres toxiques.
- Symptômes urinaires : oligurie, anurie, pollakiurie, dysurie, douleurs lombaires, hématurie, mictions nocturnes, signes de rétention.
- Autres : prise de plantes/remèdes traditionnels, exposition professionnelle à toxiques.
2. Examen clinique
- Évaluation de la volémie : muqueuses sèches, pli cutané, hypotension, tachycardie (hypovolémie) ; œdèmes, reflux hépato-jugulaire, crépitants pulmonaires (surcharge).
- Mesure de la pression artérielle, fréquence cardiaque, saturation en O2, température.
- Examen cardiovasculaire, respiratoire (œdème pulmonaire aigu possible), hépatosplénomégalie, ascite.
- Examen abdominal : globe vésical (palpation/percussion sus-pubienne), douleur lombaire, masse.
- Signes de maladies systémiques : purpura, arthralgies, rash cutané, neuropathies, uvéite.
3. Examens biologiques de première intention
- Créatininémie, urée, ionogramme sanguin (Na, K, Cl, bicarbonates), glycémie.
- Natrémie, kaliémie : recherche d’hyperkaliémie, hyponatrémie, acidose métabolique.
- Bilan urinaire : BU (protéinurie, hématurie, leucocyturie), puis éventuellement ECBU.
- Calcul du DFG estimé non interprétable en aigu pour quantifier l’IRA, mais utile si suspicion d’IRC sous-jacente (valeurs anciennes).
- Selon contexte : NFS, CRP, bilan hépatique, CPK (rhabdomyolyse), LDH, haptoglobine, bilan immunologique (ANCA, anti-GBM, complément), sérologies.
4. Imagerie
- Échographie rénale et vésicale (examen clé, non irradiant) :
- Éliminer une obstruction (dilatation des cavités, globe vésical, résidu post-mictionnel).
- Apprécier la taille des reins : petits reins évoquent une IRC ; reins augmentés en taille dans certaines néphropathies.
- Selon contexte : scanner abdomino-pelvien (lithiase, tumeur, complication), mais attention à l’injection de produit de contraste chez l’insuffisant rénal.
5. Différencier les grands mécanismes
- Arguments pour IRA fonctionnelle : contexte d’hypovolémie ou de bas débit, amélioration rapide après remplissage ou correction hémodynamique, BU pauvre.
- Arguments pour IRA obstructive : globe vésical, troubles mictionnels, douleurs lombaires, antécédent urologique, hydronéphrose à l’échographie.
- Arguments pour IRA organique :
- BU pathologique (hématurie, protéinurie significative, cylindres).
- Contexte de sepsis/choc, toxique, maladie systémique.
- Pas de correction après restauration de la volémie.
- La biopsie rénale est discutée en cas de suspicion d’atteinte glomérulaire ou interstitielle non évidente et à fort enjeu thérapeutique.
Complications menaçantes
1. Hyperkaliémie
- Complication centrale de l’IRA, potentiellement mortelle par troubles du rythme cardiaque.
- Facteurs favorisants : anurie/oligurie, apports exogènes de potassium, lyse cellulaire (hémolyse, rhabdomyolyse), médicaments hyperkaliémiants.
- Signes ECG (classiques, inconstants) : ondes T pointues, élargissement du QRS, troubles de la conduction, bradycardie, risque de fibrillation ventriculaire/asystolie.
- Prise en charge en urgence :
- Surveillance ECG continue en unité adaptée si hyperkaliémie sévère.
- Mesures médicales pour stabiliser la membrane myocardique, faire entrer le K+ dans les cellules et/ou favoriser son élimination (sans détailler les posologies).
- En cas d’échec ou de contre-indication, indication d’épuration extrarénale.
2. Surcharge hydrosodée et œdème pulmonaire
- Risque d’œdème aigu pulmonaire (dyspnée aiguë, crépitants, hypoxémie) et d’hypertension artérielle sévère.
- Survient en particulier dans les IRA oligo-anuriques, en cas de remplissage excessif, ou de pathologie cardiaque associée.
- Traitement : restriction hydrosodée, diurétiques de l’anse si réponse possible, et épuration extrarénale si OAP réfractaire.
3. Acidose métabolique
- Due à défaut d’excrétion des ions H+ et de réabsorption/conservation des bicarbonates.
- Peut aggraver l’hyperkaliémie, la fonction cardiaque et respiratoire.
- Traitement : correction de la cause, parfois apport de bicarbonates IV dans des situations sélectionnées, et dialyse si acidose sévère réfractaire.
4. Autres complications
- Troubles du sodium, hypocalcémie, hyperphosphorémie.
- En cas d’IRA prolongée : anémie, troubles de l’hémostase, complications infectieuses, dénutrition.
Principes de prise en charge
1. Mesures générales
- Hospitalisation en milieu adapté selon gravité (soins intensifs ou réanimation si hyperkaliémie sévère, OAP, choc, état systémique grave).
- Arrêt des médicaments néphrotoxiques ou aggravants : AINS, IEC/ARA2, certains antibiotiques, produits de contraste, autres toxiques.
- Adaptation de toutes les thérapeutiques à la fonction rénale : choix des molécules et ajustement des doses selon les référentiels.
- Surveillance clinique et biologique rapprochée : poids, bilan entrées/sorties, PA, fréquence cardiaque, diurèse horaire si nécessaire, créatininémie, kaliémie.
2. Correction des facteurs hémodynamiques
- Si hypovolémie : remplissage vasculaire prudent (cristalloïdes en première intention), surveillance étroite pour éviter la surcharge.
- Si choc ou sepsis : prise en charge selon les protocoles de réanimation (remplissage, vasopresseurs, antibiothérapie, contrôle du foyer).
- Si insuffisance cardiaque : optimisation du traitement cardiaque, gestion fine de la volémie.
3. Prise en charge spécifique selon le mécanisme
- IRA fonctionnelle :
- Équilibration hydro-électrolytique, correction de la volémie, arrêt des médicaments néphrotoxiques.
- Prévention de la progression vers une NTA par prise en charge précoce.
- IRA obstructive :
- Décompression rapide des voies urinaires : sondage vésical pour globe, dérivation urinaire haute (néphrostomie, sondes urétérales) selon le siège de l’obstacle.
- Surveillance étroite de la diurèse de levée d’obstacle (risque de polyurie de levée et de déshydratation).
- IRA organique :
- NTA : traitement de la cause (choc, toxique), soutien hémodynamique, prévention des complications.
- Glomérulonéphrites, vascularites : traitement spécifique (souvent immunosuppresseur), guidé par la néphrologie, après confirmation diagnostique.
- Néphrite interstitielle : arrêt du médicament en cause, traitement symptomatique et parfois spécifique selon le contexte.
11 flashcards pour mémoriser
Lis la question, cherche la réponse, puis ouvre la carte pour vérifier.
1Quels sont les critères KDIGO définissant une insuffisance rénale aiguë (IRA) ?
Une IRA est définie par une augmentation de la créatininémie ≥ 26,5 µmol/L en moins de 48 h, ou ≥ 1,5 fois la valeur de base en 7 jours, et/ou un débit urinaire < 0,5 mL/kg/h pendant ≥ 6 h.
2Quels sont les trois grands mécanismes d’insuffisance rénale aiguë ?
Les trois mécanismes principaux sont l’IRA fonctionnelle (prérénale), l’IRA organique (rénale) et l’IRA obstructive (postrénale).
3Quelles sont les causes typiques d’IRA fonctionnelle (prérénale) ?
Les causes typiques sont l’hypovolémie vraie (hémorragie, pertes digestives, déshydratation), l’hypovolémie efficace (insuffisance cardiaque, cirrhose, sepsis) et les médicaments modifiant l’hémodynamique rénale (AINS, IEC/ARA2).
4Quelle est la cause organique d’IRA la plus fréquente en pratique ?
La cause organique la plus fréquente est la nécrose tubulaire aiguë, d’origine ischémique (choc, sepsis) ou toxique (médicaments, produits de contraste, toxiques).
5Quels éléments orientent vers une IRA obstructive ?
Des troubles mictionnels, un globe vésical, des douleurs lombaires, des antécédents urologiques et la mise en évidence d’une hydronéphrose à l’échographie orientent vers une IRA obstructive.
6Quels examens biologiques sont indispensables devant une IRA ?
La créatininémie, l’urée, le ionogramme sanguin (dont la kaliémie et les bicarbonates), la BU avec éventuellement ECBU, et souvent NFS et CRP sont indispensables pour évaluer et orienter l’IRA.
7Pourquoi l’hyperkaliémie en contexte d’IRA est-elle particulièrement grave ?
L’hyperkaliémie expose à des troubles du rythme ventriculaire pouvant conduire à une fibrillation ventriculaire ou une asystolie, parfois sans symptômes cliniques prémonitoires, ce qui en fait une urgence vitale.
8Quels sont les grands axes de traitement d’une IRA fonctionnelle ?
Ils reposent sur la correction de la volémie (remplissage ou ajustement), l’arrêt des médicaments néphrotoxiques ou aggravants, le traitement du choc ou du sepsis, et la surveillance étroite de la fonction rénale.
9Comment est prise en charge de principe une IRA obstructive ?
Elle nécessite une levée rapide de l’obstacle (sondage vésical, dérivation urinaire haute type néphrostomie ou sondes urétérales) associée à la correction des troubles hydro-électrolytiques et à la surveillance de la diurèse.
10Quelles sont les principales indications d’épuration extrarénale dans l’IRA ?
Elles incluent une hyperkaliémie sévère réfractaire, une surcharge hydrosodée avec OAP, une acidose métabolique sévère résistante, certaines intoxications dialysables et des complications urémiques (encéphalopathie, péricardite).
11Quel est le rôle de l’échographie rénale et vésicale dans l’IRA ?
Elle permet de rechercher une obstruction (hydronéphrose, globe vésical, résidu post-mictionnel) et d’évaluer la taille des reins, aidant à distinguer IRA et IRC et à orienter le diagnostic étiologique.
7 QCM corrigés
Une ou plusieurs réponses justes par question. Coche, puis « Vérifier » : la question n’est juste que si tu as toutes les bonnes cases, comme à l’examen.
1. Quels éléments font partie de la définition KDIGO de l’insuffisance rénale aiguë ?
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Bonnes réponses : A, C, D.
Les critères KDIGO reposent sur l’augmentation rapide de la créatinine (≥ 26,5 µmol/L en 48 h ou ≥ 1,5 fois la valeur de base en 7 jours) et/ou l’oligurie < 0,5 mL/kg/h pendant ≥ 6 h. La variation sur 6 mois concerne plutôt l’IRC.
2. Parmi les propositions suivantes, lesquelles sont des causes typiques d’IRA fonctionnelle ?
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Bonnes réponses : A, C.
L’IRA fonctionnelle est liée à une hypoperfusion rénale : hémorragie (hypovolémie vraie) et insuffisance cardiaque à bas débit en font partie. L’HBP avec globe et la néphrite interstitielle relèvent d’IRA obstructive et organique respectivement.
3. Devant une IRA, quels arguments orientent préférentiellement vers une cause obstructive ?
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Bonnes réponses : A, B, D.
Globe vésical, douleurs lombaires typiques de colique néphrétique et hydronéphrose bilatérale évoquent une obstruction. Une protéinurie abondante isolée sans hématurie suggère plutôt une atteinte glomérulaire (IRA organique).
4. Quelles complications de l’IRA peuvent justifier une épuration extrarénale en urgence ?
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Bonnes réponses : A, B, C.
Hyperkaliémie menaçante, OAP réfractaire et acidose sévère résistante sont des indications classiques de dialyse. L’oligurie isolée n’est pas une indication en soi sans complication associée.
5. Quels examens sont systématiquement pertinents en première intention devant une IRA ?
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Bonnes réponses : A, B, D.
Le ionogramme, la BU/ECBU et l’échographie rénale-vésicale sont de première intention. L’IRM avec gadolinium n’est ni systématique ni sans risque chez l’insuffisant rénal et se discute au cas par cas.
6. À propos de l’hyperkaliémie au cours de l’IRA, quelles affirmations sont exactes ?
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Bonnes réponses : A, C, D.
L’hyperkaliémie peut être silencieuse mais menaçante sur le plan cardiaque, peut imposer une dialyse urgente et est favorisée par l’anurie et des traitements hyperkaliémiants. Les troubles neuromusculaires ne sont pas constants ni systématiquement précoces.
7. Quels sont les objectifs principaux du traitement initial d’une IRA fonctionnelle ?
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Bonnes réponses : A, C, D.
L’IRA fonctionnelle nécessite correction de la volémie, traitement des causes hémodynamiques (dont le choc) et arrêt des néphrotoxiques. Les AINS doivent au contraire être arrêtés car ils aggravent l’hypoperfusion rénale.